
Véritable
chanteuse halogène, Eloïse Decazes hante depuis quelques années les
ruines de la chanson française, notamment au sein du groupe Arlt. On l’a
par ailleurs entendue miniaturiser les Folksongs de Luciano Berio en
compagnie de Delphine Dora ou improviser sur cassette des hymnes au
Titanic avec Le Ton Mité. Son timbre mystérieux, dont on peine à démêler
le chaud du froid, son articulation faussement sereine, et cette façon
de perturber les durées en chantant l’ombre des notes plutôt que les
notes sont immédiatement reconnaissables.
Quant à Eric Chenaux, guitariste virtuose, il est connu pour avoir cessé
un beau jour de prendre son outil au sérieux, préférant y voir un
instrument bâtard et s’étonner lui-même d’en sortir tout à la fois des
sons d’orgue ou de viole de gambe, de canne à pêche électrique ou de
fusil tombé dans l’eau. Le pire, c’est que c’est très beau. À part ça,
c’est un théoricien retors et il chante admirablement. Pour preuves, ses
albums parus sur le label Constellation, dont le syncrétisme minimal,
le groove et la spéculation considérée comme un érotisme, évoquent une
espèce d’Arthur Russell piqué de Marvin Gaye. C’est aussi un
improvisateur de premier plan, qui défonce tous les clichés du genre, à
force d’humour et de paradoxes.
L’amour de ces deux grands irréguliers pour la chanson ancienne les
rassembla sur un même disque, enregistré en deux après-midi à Toronto et
paru sur le label belge Okraïna. On y entendait principalement de
longues complaintes glanées du Moyen Âge au 19ème siècle, pleines de
meurtres et de métamorphoses, étirées d’une voix pâle et hérissées de
contrepoints guitaristiques et de mélodica patraque, de dissonances et
de drones égorgés à l’archet. On parla pour se rassurer de Nico et John
Cale, ou d’Areski-Fontaine, mais en vérité ce drôle d’objet ne
ressemblait pas à grand-chose de connu. Cette rencontre de l’inouï et du
familier, du très ancien et du très moderne, du très savant et du pas
savant du tout frappa quelques têtes et le disque fut rapidement épuisé,
devenant l’objet d’un petit culte assez fervent chez les amateurs de
beautés pas franchement normées.
La bride, qui sort aujourd’hui à l’enseigne lausannoise three:four
records (Norberto Lobo, Danny Oxenberg & Bear Galvin, Mike Wexler,
etc.) est leur deuxième album et il est peut-être encore plus étonnant.
Qu’est-ce qu’on y trouve ? Dix nouvelles chansons d’autrefois repensées à
deux et de fond en comble, arrangées avec autant de folie que de
science. On meurt toujours beaucoup dans ces chansons sans refrain, qui
sont des rouleaux et des ruisseaux. On ne sait y aimer que furieusement
et on s’y perd à peu près partout. On en raconte des vertes et des pas
mûres dans une langue aux tournures insensées. Les animaux ont la parole
et la forêt flanque la frousse, les enfants font l’amour, et les pères
meurent au fil de l’épée du fiston, c’est bien fait. Mais Eloïse
Decazes, plus danseuse qu’actrice, plus plasticienne que conteuse, plus
musicienne que quoi que ce soit, n’en rajoute pas dans le littéral, ne
théâtralise jamais ses récits, préférant souffler les mélodies comme du
verre ou en gratter le calcaire et la craie, cherchant l’air dans le
déroulé touffu des couplets. Sa voix d’aube et ses agencements curieux
ainsi que les multiples parti-pris sonores de Chenaux sont autant de
fusées éclairantes qui dans la noirceur des thèmes font un ballet
d’ombres et de lumières très lent et très beau. Il faut entendre ces
arpèges fermement désaxés sur le nylon que le vibrato et les motifs
entrelacés de guitare électrique viennent troubler voire liquéfier par
vagues. Il faut entendre les bourdons et les lucioles. C’est rempli de
surprises et d’émotions contrastées. Autre chose qui nous sidère, c’est
combien ce drôle d’album fait parfois tourner la tête, à force de
majesté vocale et de faux violons rampants, de suicides harmoniques ou
de soli égarants, combien il subvertit ses formes, mais sans tapage,
avec bienveillance et dans le plus grand calme.
La bride n’est pas un disque de folk, précisons-le, ni même d’ailleurs
de musique dite traditionnelle. C’est un disque de musique nouvelle rêvé
et pensé à partir de très vieilles mélodies, ce dont attestent la
production toute en stéréo mouvante, le psychédélisme doux, un dialogue
souriant avec une certaine modernité intrépide (Monk, Cage, Derek Bailey
ou les disques « Obscure » de Brian Eno en ligne de mire), l’amour des
questions et la quête inlassable d’un présent sans cesse recommencé.
A true chanteuse halogène, Eloïse Decazes has been haunting the ruins of
French chanson for a few years now, notably with the group Arlt.
Elsewhere she can be heard miniaturizing Luciano Berio’s Folksongs in
the company of Delphine Dora, or improvising hymns to the Titanic on
cassette with Le Ton Mité. Her mysterious timbre is immediately
recognizable, as warm as it is cold, her deceptively serene
articulation, and her way of warping durations by singing the shadows of
notes in lieu of the notes themselves.
Eric Chenaux - a virtuoso guitarist - is known for having decided one
day to cease taking his chosen instrument seriously, preferring to treat
it as a bastard utensil by making it sound at the same time like an
organ, a viola da gamba, an electric fishing rod and a handgun fired
underwater. The worst part is that the result is quite beautiful.
Apart from this, he's a mad theorist and an admirable singer. For
evidence, see his albums released on the Constellation label, which -
with their minimal syncretism, their groove and their speculation
considered as eroticism - evoke a sort of Arthur Russell cross stitched
with Marvin Gaye. He is also an improvisor of the first order, destroyer
of all clichés associated with the genre by dint of humor and paradox.
The shared enthusiasm of these two great anomalies for the chanson
ancienne brought them together on the same album, recorded over the
course of two afternoons in Toronto and issued by the Belgian label
Okraïna (2012). One predominantly hears long laments gleaned from the
Middle Ages through to the 19th century, rife with murders and
metamorphoses, strung out with a pale voice and bristling with guitar
counterpoint and dodgy melodica, drones and dissonances slaughtered with
a bow. One seeks to reassure oneself by way of comparison to Nico and
John Cale, or to Areski-Fontaine, but in truth this curious object does
not resemble anything known.
Their inaugural meeting of the unheard-of and the familiar, the antique
and the ultra-modern, the learned and the not-learned-at-all impacted
quite a few heads and the album quickly sold out, becoming the object of
a little fervent cult among the lovers of not patently standardized
beauties.
La bride [The Bridle], which is here released by the Lausanne-based
three:four label (Norberto Lobo, Danny Oxenberg & Bear Galvin, Mike
Wexler, etc.), is their second album and it is perhaps even more
surprising.
What do we find here? Ten new songs from old times, reimagined from top
to bottom, arranged with equal parts madness and precision. One dies
always and often in the rolling waves and riptides of these songs
without refrain. You can only love furiously and you lose yourself
almost everywhere. One hears vicious tales sung in a language
characterized by insane turns of phrase. Animals have the word and the
forest frightens to death, children make love, and if fathers die by the
swords of their sons, it is well deserved. But Eloïse Decazes, more
dancer than actress, more visual artist than storyteller, more musician
than anything else, does not embellish the literal, never dramatizes her
narratives, preferring to blow her melodies like glass or scrub and
distill them to limestone and chalk, seeking air in the wooly outlines
of verses. Her voice like dawn and her curious formations accompanied by
the multiple sonic stances of Chenaux are like myriad flares that
inscribe a ballet of shadows and lights in the dark material of the
themes, very slow and very beautiful. One hears these firmly unstable
arpeggios played on nylon strings that interwoven patterns of electric
guitar come to disturb or even liquefy like waves. It is comprised of
surprises and conflicting emotions. Furthermore, we are stunned by the
way this curious album sometimes induces vertigo, with its vocal majesty
and fake crawling violins, its harmonic suicides and misleading solos;
how handily it subverts its forms, but without fuss, with kindness and
in the utmost calm.
Let us be clear: La bride is not folk music, nor even so-called
traditional music. It is an album of new music dreamt and conceived from
very old melodies, an observation testified to by its production - all
in shifting stereo - its soft psychedelia, a dialogue with a certain
intrepid modernity (Monk, Cage, Derek Bailey and the "Obscure" records
of Brian Eno are all visible from here), the love of inquiry and
peregrinations for a present that is ceaselessly renewed.
credits
released April 14, 2017
Eloïse Decazes – voix, Eric Chenaux – guitare électrique, guitare nylon, voix
Chansons traditionnelles / arrangements – Eloïse Decazes et Eric Chenaux
Enregistré et mixé par Cyril Harrison au Pouget et à Paris, entre juillet 2015 et avril 2016
Masterisé par Harris Newman au Greymarket, Montréal QC
Artwork – Brest Brest Brest
Merci à Mariette Cousty, Sing Sing, Gaëtan Seguin, Maxime Guitton
https://wearethreefour.bandcamp.com/album/la-bride
1.
Le deuil d’amour 05:06
2.
Dedans la ville de plaisantement 05:39
3.
La belle endormie 05:39
4.
Au jardin des amours 04:37
5.
Bella Louison 03:46
6.
Le flambeau d’amour 03:34
7.
L’amante du dauphin 03:15
8.
La mie qui meurt 05:58
9.
Quand je menais mes chevaux boire 04:51
10.
Quand j’tiens la bride de mon cheval 04:23